Horten, le 23-10-1909
Cher frère, Aksel,

Merci pour tes lettres. J’ai lu le manuscrit et je n’ai rien à y redire, si ce n’est que je souhaite que ces vérités soient répandues de tous côtés. Cela aura un bon effet quand cela paraîtra dans « Byposten ». Chaque soir, je lis à haute voix pour Pauline des passages de la biographie de Mme Guyon[49], et nous trouvons tous les deux que c’est une lecture très précieuse pour un croyant qui grandit spirituellement. Il y est dit entre autres : « Au début de notre vie chrétienne, nous avons plus tendance à nous réjouir de notre joie que de Dieu lui-même. » J’ai lu environ 110 pages des 500 que contient le livre.

J’ai lu la lettre de papa, et il semble qu’il se réjouit beaucoup du fait qu’il soit content. Il faut extirper cette racine dont il tire sa joie, et la réaction viendra. Il faut que tu lui extirpes littéralement l’idée que nous inhalons l’Esprit de Dieu, etc. L’air est composé d’oxygène, de gaz carbonique, d’hydrogène, etc. et peut être décomposé en tous ses composants chimiques. L’air fait partie de ce qui a été créé dans la nature et n’est en aucun cas le maître de la création. Tu devrais analyser l’air dans les moindres détails pour lui et le lui présenter de manière aussi matérialiste que tu peux. Si papa se réjouit du sentiment qu’il éprouve chaque fois qu’il inhale de l’air, il ne fait que se réjouir de sa joie, comme décrit ci-dessus, et cela n’a rien à voir avec la personne de Dieu.

J’ai écrit à papa à propos de la lettre de Berglioth et je lui ai demandé de faire lire ma lettre à Berglioth.

Le fr. Anthony passe par Horten ce soir à 17 h 45 et repart immédiatement pour Moss et Fredrikstad. J’ai pensé aller à la gare [pour le saluer]. Tu as raison sur ce que tu as dit à propos du dernier numéro de « Missionæren ».

Mme Guyon dit que le travail intérieur dans l’âme et le travail extérieur doivent aller de pair. Ceci est une grande vérité. Nous devons veiller à ne pas exagérer le travail extérieur au point de négliger le travail intérieur. Car dans ce cas, le niveau spirituel de notre travail ne bouge pas et nous ne ferons que recommencer sans cesse les mêmes choses. Ce sont certainement de bonnes choses, mais on ne doit pas oublier le travail en soi-même, de peur qu’il y ait plus de travail extérieur qu’intérieur.

* * *

Je suis donc descendu parler avec Anthony, et nous avons parlé pendant si longtemps que le « Bastø » est parti avec sa valise à bord. Il a dû envoyer un télégramme à Fredrikstad et manger chez nous, et il vient de partir à 8 h.

Oui, le fr. Anthony a certainement ses combats, mais il a dit que cela allait bien maintenant. J’ai pourtant eu l’impression qu’il ne comprenait pas les luttes spirituelles qui ont lieu en ce moment et qu’il n’y participait pas le moins du monde. Il avait l’air d’être complètement en dehors de tout cela. C’est curieux comme cela est caché. C’est tellement caché qu’on peut tomber malade du fait de devoir le porter tout seul.

Dieu nous a conduits dans une sphère où nous ne trouvons pas beaucoup de personnes à qui nous pouvons nous confier. Je trouve que cela devient de plus en plus étrange, mais c’est le Seigneur qui l’a fait.

Le fr. Anthony a dit qu’il était un peu sceptique vis-à-vis de Mme Guyon. Il trouvait qu’elle y allait trop fort, comme peuvent le faire les catholiques, et pensait que cela ne pouvait guère faire de bien de trop lire dans ce livre. Je lui ai dit que nous devions nous emparer avec violence du royaume des cieux. Il craignait que tu réfléchisses et travailles trop, et que tu consumes tes forces trop rapidement par tant de travail spirituel intense.

Peu importe ! Pour ma propre part, en tout cas, cela ne me fait pas de mal de trop m’abandonner à Dieu. Sa loi est mon plaisir et je sais que c’est aussi ton plaisir. Mais si tu travailles au point que cela détruit ton corps et porte préjudice à ta santé, tu dois toi-même trouver où sont les limites. C’est toi qui te connais le mieux. De toute façon, je sais que le repos en Dieu nous fortifie à la fois spirituellement et physiquement, car le repos et la paix de l’âme influent sur le tout.

J’avais très peu de choses à dire au fr. A. ce soir. Je ne savais pour ainsi dire pas que lui dire. Mme Guyon raconte qu’elle a eu un jour la visite de deux femmes. Elles ont commencé à discuter des Écritures, mais Mme Guyon était silencieuse et ne pouvait rien dire, elle était à l’écoute de l’Esprit pour son propre compte. Quelques jours plus tard, une de ces femmes est revenue la voir et lui a dit qu’elle était préoccupée par son salut. Mme Guyon lui a alors demandé si l’autre femme avait pu la convaincre. Non, répondit-elle, c’est votre silence qui m’a mise dans cet état. Mme Guyon fut très étonnée.

Nous pouvons apprendre par là que lorsque l’Esprit nous impose le silence, c’est qu’il y a une raison à cela. Un silence provient du manque de connaissance, mais un autre silence résulte du fait qu’on s’est abandonné à l’Esprit. C’est ce dernier silence qui est si efficace.

Il est vrai que beaucoup des idées de Mme Guyon ont une coloration catholique, mais nous avons reçu la lumière de Dieu pour faire la part des choses. Personnellement, je suis persuadé qu’il est bon et sain de lire ce qui est dit de la vie de personnes qui se sont abandonnées à Dieu, de leurs combats et de leurs adversités pour parvenir à la lumière. Mais nous devons prendre une chose à cœur, c’est de ne pas constamment citer Mme Guyon, par exemple ; les gens de l’extérieur pourraient facilement croire que c’est une doctrine comme Millennial Dawnists[50] ou quelque chose comme ça. Cela nous donnerait moins d’influence personnelle. C’est Dieu qui a permis que nous nous réjouissions de pouvoir lire que d’autres ont fait les mêmes expériences, mais personne ne peut le comprendre – si ce n’est Dieu et nous-mêmes.

En ce qui concerne les combats spirituels qui ont lieu en ce moment, nous n’avons qu’à nous laisser diriger par Dieu, sans nous attendre à ce que d’autres y comprennent quelque chose. Je suis persuadé que cela fera son effet chez l’un ou l’autre, ici ou là, sans qu’ils ne le comprennent eux-mêmes.

Les enfants se portent bien ; la fièvre liée à un rhume est passée chez Johanne et Kristian. Rakel n’est pas tombée malade.

Je trouve que la vie en Dieu devient chaque jour plus précieuse, et je m’étonne seulement que tous ne veuillent pas marcher sur ce glorieux chemin de sanctification qui a été frayé. Le livre de Mme Guyon a été une vraie bénédiction pour moi, car je sens en elle un zèle qui fait du bien à mon cœur. Il n’y a pas beaucoup de personnes par siècle qui s’abandonnent à Dieu à ce point. Je retrouve aussi beaucoup de combats que j’ai dû mener moi-même.

Le fr. Anthony n’a pas le pouvoir de tirer qui que ce soit d’entre nous plus près de Dieu ; je le comprends bien. Mais mon souhait est que lui-même aspire plus fortement, au plus profond du cœur, à connaître les voies de Dieu et Sa volonté.

Pierre était un homme qui comprenait ce qui était en jeu. C’est pourquoi il pouvait dire, dans les derniers jours de sa vie ici-bas :

Et je regarde comme un devoir, aussi longtemps que je suis dans cette tente, de vous tenir en éveil par des avertissements. Les tenir en éveil par des avertissements ! C’est autre chose que d’éloigner les gens de Christ. Le même apôtre dit plus loin (2 Pi. 3, 18) : Mais croissez dans la grâce et dans la connaissance de notre Seigneur et Sauveur Jésus-Christ. En fin de compte, je pense que cette prescription est la seule qui soit digne de considération.

Pour réflexion : Pr. 21, 16.

Une consolation : Pr. 22, 4.

Salutations avec Pr. 4, à partir du verset 20 et jusqu’à la fin du chapitre. Note bien le verset 22. Ce verset est diamétralement opposé au fait de prétendre que l’on détruit son corps lorsqu’on prend la parole du Seigneur à cœur.

Bien à toi,

Johan

Je te retourne ci-joint le manuscrit.