Pour ceux qui ne savent pas lire
Ceux qui ne savent pas lire ne seront pas privés pour cela de l’oraison. Jésus-Christ est le grand livre, écrit par dehors et par dedans, qui leur enseignera toutes choses. Ils doivent pratiquer cette méthode. Premièrement, il faut qu’ils apprennent une vérité fondamentale, qui est que le Royaume de Dieu est au-dedans d’eux (Luc 17, 21) et que c’est là qu’il faut le chercher.
Les curés devraient apprendre à leurs paroissiens à prier, comme ils leur apprennent le catéchisme. Ils leur apprennent la fin pour laquelle ils ont été créés et ils ne leur apprennent pas assez à jouir de leur fin. Qu’ils le leur apprennent de cette manière. Il faut commencer par un acte profond d’adoration et d’anéantissement devant Dieu et là, tâchant de fermer les yeux du corps, ouvrir ceux de l’âme, puis la ramasser au-dedans, et s’occupant directement de la présence de Dieu par une foi vivante que Dieu est en nous, sans laisser répandre les puissances et les sens au-dehors, les tenir le plus possible captifs et assujettis.
Qu’ils disent donc ainsi leur Notre Père en français, comprenant un peu ce qu’ils disent, et pensant que Dieu qui est au-dedans d’eux veut bien être leur Père. En cet état, qu’ils lui demandent leurs besoins et, après avoir prononcé ce mot de Père, qu’ils demeurent quelques moments en silence avec beaucoup de respect, attendant que ce Père céleste leur fasse connaître ses volontés.
D’autres fois, le chrétien se regardant comme un enfant tout sale et gâté de ses chutes, qui n’a pas de force ni pour se soutenir ni pour se nettoyer, qu’il s’expose à son père d’une manière humble et confuse, tantôt mêlant quelque mot d’amour et de douleur, puis demeurant en silence.
Ensuite, poursuivant le Notre Père, qu’il prie ce Roi de gloire de régner en lui, s’abandonnant à Lui-même afin qu’Il le fasse, et lui cédant les droits qu’il a sur soi.
Si l’on sent une inclination à la paix et au silence, il ne faut pas poursuivre, mais demeurer ainsi tant que cet état dure. Après quoi, on continuera la seconde demande : Que votre volonté soit faite sur la terre comme au ciel. Mt. 6, 10. Sur laquelle ces humbles suppliants désireront que Dieu accomplisse en eux et par eux toutes ses volontés. Ils donneront à Dieu leur cœur et leur liberté, afin qu’il en dispose à son gré. Puis, voyant que l’occupation de la volonté doit être d’aimer, ils désireront aimer et demanderont à Dieu son amour. Mais cela se fera doucement, paisiblement. Et ainsi du reste du Notre Père, dont messieurs les curés peuvent les instruire. Ils ne doivent pas se surcharger d’une quantité excessive de Notre Père et d’Ave, ni d’autres prières récitées9 ; un seul Notre Père dit de la manière que je viens de dire sera d’un très grand fruit.
D’autres fois, ils se tiendront comme des brebis auprès de leur Pasteur et lui demanderont leur véritable nourriture : « Ô divin Pasteur, vous nourrissez de vous-même vos brebis, et vous êtes leur pain de chaque jour. » Ils pourront aussi lui représenter les besoins de leur famille, mais il faut que cela se fasse avec cette vue de foi directe et principale de Dieu en nous. Tout ce que l’on se figure de Dieu n’est rien par rapport à ce qu’il est10. Une foi vivante de sa présence suffit, car il ne se faut former nulle image de Dieu, quoique l’on puisse s’en former de Jésus-Christ, le regardant comme crucifié, ou comme enfant, ou dans quelque autre état ou mystère, pourvu que l’âme le cherche toujours dans son for intérieur11.
D’autres fois, on le regarde comme un Médecin et on lui présente ses plaies afin qu’il les guérisse. Mais toujours sans effort et avec un petit silence de temps en temps, afin que le silence soit mêlé d’action, augmentant peu à peu le silence et diminuant le discours, jusqu’à ce qu’enfin, à force de céder peu à peu à l’opération de Dieu, il gagne le dessus comme il sera dit dans la suite.
Lorsque la présence de Dieu est donnée et que l’âme commence à goûter peu à peu le silence et le repos, ce goût expérimental de la présence de Dieu l’introduit dans le second degré d’oraison que l’on obtient d’ordinaire en commençant comme il a été dit, pour ceux qui savent lire comme pour ceux qui ne le savent pas, quoique Dieu en gratifie dès le commencement quelques âmes privilégiées.