La manière de prier
Il y a deux moyens pour introduire les âmes dans la prière, dont on peut et doit se servir pour quelque temps. L’un est la méditation, l’autre est la lecture méditée.
La lecture méditée n’est autre que de prendre quelques vérités fortes soit pour la réflexion1, soit pour la pratique, préférant la dernière à la première, et de lire de cette sorte. Vous prendrez votre vérité telle que vous la voudrez choisir et vous en lirez ensuite deux ou trois lignes, pour les digérer et goûter, tâchant d’en prendre le suc et de vous tenir arrêté à l’endroit que vous lisez, tant que vous y trouvez du goût, et ne passant point outre avant que cet endroit ne vous soit rendu insipide. Après cela, il faut en reprendre autant et faire de même, ne lisant pas plus d’une demi-page à la fois. Ce n’est pas la quantité de lecture qui profite, mais plutôt la manière de lire.
Ces gens qui courent si fort ne profitent pas, tout comme les abeilles ne peuvent tirer le suc des fleurs qu’en s’y reposant et non en les parcourant. Lire beaucoup est plus pour la science scolastique que pour la mystique. Mais pour profiter des livres spirituels, il faut lire de cette sorte. Et je suis sûre que si on agissait ainsi, on s’habituerait peu à peu par la lecture à la prière et on y serait très disposé.
L’autre moyen est la méditation, qui se fait dans l’heure choisie pour cela et non dans le temps de la lecture. Je crois qu’il serait bon de s’y prendre de cette manière. Après s’être mis en la présence de Dieu par un acte de foi vivante2, il faut lire quelque chose de substantiel et s’arrêter doucement dessus, non avec raisonnement, mais seulement pour fixer l’esprit, observant que l’exercice principal doit être la présence de Dieu, et que le sujet doit être plutôt pour fixer l’esprit que pour l’exercer au raisonnement.
Cela supposé, je dis qu’il faut que la foi vivante de Dieu présent dans le fond de nos cœurs nous porte à nous enfoncer fortement en nous-mêmes, recueillant tous les sens au-dedans, empêchant qu’ils ne se répandent au-dehors. Cela est un grand moyen, dès l’abord, de se défaire de quantités de distractions et de s’éloigner des objets du dehors, pour s’approcher de Dieu qui ne peut être trouvé qu’au plus profond de nous-mêmes3 et dans notre centre, qui est le Saint des Saints où il habite.
Il promet même que si quelqu’un fait sa volonté, Il viendra à lui et fera sa demeure en lui. Jn. 14, 23. Saint Augustin s’accuse lui-même du temps qu’il a perdu pour n’avoir pas d’abord cherché Dieu de cette manière.
Lorsque donc on est ainsi plongé4 en soi-même et vivement pénétré de Dieu dans son for intérieur5, lorsque les sens sont tous ramassés et ramenés vers le centre6 (ce qui donne un peu de peine au commencement, mais qui est très aisé par la suite, comme je le dirai) ; lorsque, l’âme est donc ainsi concentrée7 en elle-même, qu’elle s’occupe doucement et suavement de la vérité lue, non en raisonnant beaucoup dessus, mais en la savourant, et en excitant la volonté par l’affection plutôt que d’appliquer l’entendement par la considération, l’affection étant ainsi émue, il faut la laisser reposer doucement et en paix, avalant ce qu’elle a goûté. Comme une personne qui ne ferait que mâcher une excellente viande ne s’en nourrirait pas, quoiqu’elle en ait le goût, si elle ne cessait un peu ce mouvement pour l’avaler, il en est de même lorsque l’affection est émue : si l’on veut la mouvoir encore, on éteint son feu, et c’est ôter à l’âme sa nourriture. Il faut qu’elle avale, par un petit repos amoureux plein de respect et de confiance, ce qu’elle a mâché et goûté. Cette méthode est très nécessaire et avancerait plus l’âme en peu de temps que toute autre en plusieurs années.
Mais, comme j’ai dit que l’exercice direct et principal doit être la vue de la présence de Dieu, ce que l’on doit aussi faire le plus fidèlement, c’est de rappeler ses sens lorsqu’ils se dissipent. C’est une manière courte et efficace de combattre les distractions, parce que ceux qui veulent s’y opposer directement les irritent et les augmentent, alors que, s’enfonçant par la vision de foi d’un Dieu présent8 et se recueillant simplement, on les combat indirectement et sans y penser, mais d’une manière très efficace.
J’avertis aussi ces débutants de ne pas courir de vérités en vérités, de sujets en sujets, mais de rester sur le même tant qu’ils y trouvent du goût. C’est le moyen de pénétrer bientôt les vérités, de les goûter et de se les imprimer.
Je dis qu’il est difficile au commencement de se recueillir, à cause de l’habitude que l’âme a prise d’être toute au-dehors. Mais lorsqu’elle s’y est un peu habituée par la violence qu’elle s’est faite, cela lui devient fort aisé, tant parce qu’elle en contracte l’habitude que parce que Dieu, qui ne demande qu’à se communiquer à sa créature, lui envoie des grâces abondantes et un goût expérimental de sa présence qui le lui rend très facile.