Avertissements aux pasteurs et aux prédicateurs
Si tous ceux qui travaillent à la conquête des âmes tâchaient de les gagner par le cœur, les mettant d’abord en oraison et en vie intérieure, ils feraient des conversions infinies et durables. Mais tant que l’on ne s’y prend que par le dehors et qu’au lieu d’attirer les âmes à Jésus-Christ, par l’occupation du cœur en lui, on les charge seulement de mille préceptes pour les exercices extérieurs, cela ne produit que très peu de fruit et qui ne dure pas.
Si les curés de la campagne avaient le zèle d’instruire de cette sorte leurs paroissiens, les bergers, en gardant leurs troupeaux, auraient l’esprit des anciens ermites62 ; et les laboureurs, en conduisant le socle de leurs charrues, s’entretiendraient heureusement avec Dieu ; les manœuvres qui se consument au travail en recueilleraient des fruits éternels. Tous les vices seraient bannis en peu de temps, et tous leurs paroissiens deviendraient spirituels.
Ah ! quand le cœur est gagné, tout le reste se corrige aisément ! C’est pourquoi Dieu demande principalement le cœur. On retrancherait par ce seul moyen les ivrogneries, les blasphèmes, les impudicités, les inimitiés, les larcins, qui règnent ordinairement parmi les gens de la campagne. Jésus-Christ régnerait paisiblement partout et la face de l’Église se renouvellerait en tout lieu.
Les hérésies sont entrées dans le monde par la perte de l’intérieur. Si l’intérieur était rétabli, elles seraient bientôt ruinées. L’erreur ne s’empare des âmes que par le manque de foi et de prière. Si on apprenait à nos frères égarés à croire simplement et à prier, au lieu d’avoir de nombreuses discussions vaines avec eux63, on les ramènerait doucement à Dieu.
Ô pertes inestimables, que celles qui se font en négligeant l’intérieur ! Quels comptes les personnes qui sont chargées des âmes n’auront-elles pas à rendre à Dieu, pour n’avoir pas découvert ce trésor caché à tous ceux qu’elles servent par le ministère de la parole !
On s’excuse en disant qu’il y a du danger dans ce chemin, ou que les gens simples sont incapables des choses de l’Esprit. L’oracle de la vérité nous assure du contraire : Le Seigneur (dit-il) met son affection en ceux qui marchent simplement. Pr. 12, 22. Mais quel danger peut-il y avoir à marcher dans l’unique voie qui est Jésus-Christ, se donnant à lui, le regardant sans cesse, mettant toute sa confiance en sa grâce et tendant de toutes nos forces à son plus pur amour ?
Loin [de nous l’idée] que les simples soient incapables de cette perfection ; ils y sont même plus propres, parce qu’ils sont plus dociles, plus humbles et plus innocents, et que, ne raisonnant pas, ils ne sont pas tant attachés à leurs propres lumières. Étant de plus sans science, ils se laissent mouvoir plus aisément par l’Esprit de Dieu, alors que les autres, qui sont gênés et aveuglés par leur propre suffisance, résistent beaucoup plus à l’inspiration divine.
Aussi Dieu nous déclare que c’est aux petits qu’il donne l’intelligence de sa loi. Ps. 119, 130. Il nous assure encore qu’Il aime à converser familièrement avec les simples. Le Seigneur garde les simples : J’étais réduit à l’extrémité, et Il m’a sauvé. Ps. 116, 6. Que les pères des âmes prennent garde de ne pas empêcher les petits enfants d’aller à Jésus-Christ. Laissez venir (dit-il à ses apôtres) ces petits enfants car c’est à eux qu’appartient le Royaume des Cieux. Mt. 19, 14. Jésus-Christ ne dit cela à ses apôtres que parce qu’ils voulaient empêcher les enfants d’aller à lui. Souvent on applique le remède au corps alors que le mal est au cœur. La cause pour laquelle on réussit si peu à réformer les hommes, surtout les gens de travail, c’est que l’on s’y prend par le dehors et que tout ce que l’on y peut faire passe aussitôt. Mais si on leur donnait d’abord la clef de l’intérieur, le dehors se réformerait ensuite avec une facilité toute naturelle. Or cela est très aisé. Leur apprendre à chercher Dieu dans leur cœur, à penser à Lui, à y retourner quand ils en sont distraits, à tout faire et tout souffrir pour Lui plaire, c’est les appliquer à la source de toutes les grâces et leur y faire trouver tout ce qui est nécessaire pour leur sanctification.
Je vous en conjure64, ô vous tous qui servez les âmes : mettez-les d’abord dans cette voie, qui est Jésus-Christ ; et c’est lui qui vous en conjure par tout le sang qu’il a répandu pour ces âmes qu’il vous a confiées. Parlez au cœur de Jérusalem. És. 40, 2. Ô dispensateurs de ses grâces, ô prédicateurs de sa parole, ô ministres de ses sacrements, établissez son Royaume ; et pour l’établir véritablement, faites-le régner sur les cœurs ! Car comme c’est le cœur seul qui peut s’opposer à son empire, c’est par l’assujettissement du cœur que l’on honore le plus sa souveraineté. Rendez gloire à la sainteté de Dieu, et il deviendra votre sanctification. És. 8, 13-14. Faites des catéchismes particuliers pour enseigner à prier, non par raisonnement ni par méthode (les gens simples n’en étant pas capables), mais une prière du cœur et non de la tête, une prière de l’Esprit de Dieu et non de l’invention de l’homme.
Hélas ! On veut faire des prières étudiées, et pour vouloir trop les ajuster, on les rend impossibles. On a écarté les enfants du meilleur de tous les pères pour avoir voulu leur apprendre un langage trop poli. Pauvres enfants, allez parler à votre Père céleste avec votre langage naturel ! Quelque barbare et grossier qu’il soit, il ne l’est pas pour Lui. Un père aime mieux un discours que l’amour et le respect met en désordre, parce qu’il voit que cela part du cœur, qu’une harangue sèche, vaine et stérile, quoique bien étudiée. Oh combien certaines œillades d’amour le charment et le ravissent ! Elles expriment infiniment plus que tout langage et tout raisonnement.
Pour avoir voulu apprendre à aimer avec méthode l’amour même, on a beaucoup perdu de ce même amour. Oh combien c’est inutile65 d’apprendre un art d’aimer ! Le langage d’amour est barbare à celui qui n’aime pas ; mais il est très naturel à celui qui aime, et on n’apprend jamais mieux à aimer Dieu qu’en l’aimant. En ce métier, souvent les plus grossiers deviennent les plus habiles, parce qu’ils y vont plus simplement et plus cordialement. L’Esprit de Dieu n’a pas besoin de nos ajustements. Il prend quand il lui plaît des bergers pour faire des prophètes ; et bien loin de fermer le palais de la prière à quelqu’un, comme on se l’imagine, il en laisse au contraire toutes les portes ouvertes à tous, et la Sagesse a ordre de crier sur les places publiques : Quiconque est simple, vienne à moi. Et elle a dit aux insensés : Venez, mangez le pain que je vous donne, et buvez le vin que je vous ai préparé. Pr. 9, 4-5. Jésus-Christ ne remercie-t-il pas son Père de ce qu’Il a caché ses secrets aux sages, et les a révélés aux petits ? Mt. 11, 25.