Quel est le moyen le plus sûr pour arriver à l’union divine
Il est impossible d’arriver à l’union divine par la seule voie de la méditation, pour plusieurs raisons dont j’en dirai quelques-unes.
Premièrement, selon l’Écriture : Nul ne verra Dieu, tant qu’il sera vivant. Ex. 33, 20. Or tout l’exercice de la prière construite comme un discours66 ou même de la contemplation active, regardée comme une fin et non comme une disposition à une attitude passive67, sont des exercices vivants par lesquels nous ne pouvons voir Dieu, c’est-à-dire être unis à Lui. Il faut que ce qui est de l’homme et de sa propre industrie, pour noble et relevé que cela puisse être, il faut, dis-je, que tout cela meure. Saint Jean rapporte que dans le ciel il se fit un grand silence. Ap. 8, 1. Le ciel représente le fond et le centre de l’âme, où il faut que tout soit en silence lorsque la majesté de Dieu y paraît. Tout ce qui est de propres efforts et de propriété68 doit être détruit, parce que rien n’est opposé à Dieu si ce n’est la propriété, et que toute la malignité de l’homme est dans cette propriété, comme dans la source de sa malice. En sorte que plus une âme perd sa propriété, plus elle devient pure. Et ce qui serait un défaut à une âme vivant pour elle-même69 ne l’est plus à cause de la pureté et de l’innocence qu’elle a contractées, lorsqu’elle a perdu ces propriétés qui causaient la dissemblance entre Dieu et l’âme.
Secondement, pour unir deux choses aussi opposées que le sont la pureté de Dieu et l’impureté de la créature, la simplicité de Dieu et la multiplicité de l’homme, il faut que Dieu opère singulièrement. Cela ne peut jamais se faire par l’effort de la créature, puisque deux choses ne peuvent être unies sans qu’elles aient du rapport et de la ressemblance entre elles, ainsi qu’un métal impur ne s’alliera jamais avec un or très pur et affiné. Que fait donc Dieu ? Il envoie devant lui sa propre sagesse, comme le feu sera envoyé sur la terre pour consumer par son activité tout ce qu’il y a d’impur. Le feu consume toutes choses et rien ne résiste à son activité. Il en est de même de la sagesse. Elle consume toute impureté dans la créature pour la disposer à l’union divine.
Cette impureté si opposée à l’union est la propriété et l’activité.
La propriété, parce qu’elle est la source de la réelle impureté, qui ne peut jamais être alliée à la pureté essentielle, de même que les rayons peuvent bien toucher la boue, mais non pas s’unir à elle. L’activité, parce que Dieu étant dans un repos infini, il faut, afin que l’âme puisse être unie à Lui, qu’elle participe à son repos. Sans quoi il ne peut y avoir d’union à cause de la dissemblance, puisque pour unir deux choses, il faut qu’elles soient dans un repos proportionné.
C’est pour cette raison que l’âme n’arrive à l’union divine que par le repos de sa volonté. Et elle ne peut être unie à Dieu sans être dans un repos central et dans la pureté de sa création.
Pour purifier l’âme, Dieu se sert de la Sagesse, comme on se sert du feu pour purifier l’or. Il est certain que l’or ne peut être purifié que par le feu qui consume peu à peu tout ce qu’il y a de terrestre et de matériel, et le sépare de l’or. Pour être mis en œuvre, il ne suffit pas à l’or que la terre soit changée en or ; il faut de plus que le feu le fonde et le dissolve, pour tirer de sa substance tout ce qui lui reste d’étranger et de terrestre. Et cet or est mis tant et tant de fois au feu qu’il perd toute impureté et toute disposition à pouvoir être purifié.
L’orfèvre ne pouvant plus y trouver de mélange, puisqu’il est parvenu à sa parfaite pureté et simplicité, le feu ne peut plus agir sur cet or. Et il y serait un siècle qu’il n’en serait pas plus pur et qu’il ne diminuerait pas. Alors il est propre à faire les plus excellents ouvrages. Et si cet or est impur dans la suite, je dis que ce sont des saletés contractées nouvellement par le commerce des corps étrangers. Mais il y a cette différence, que cette impureté n’est que superficielle et n’empêche pas de le mettre en œuvre, alors que l’autre impureté était cachée dans le fond et comme identifiée avec sa nature. Cependant les personnes qui ne s’y connaissent pas, voyant un or épuré couvert de crasse au-dehors, en feront moins de cas que d’un or grossier, très impur, dont le dehors serait poli.
De plus, vous remarquerez que l’or d’un degré de pureté inférieure ne peut s’allier avec celui d’un degré de pureté supérieure. Il faut que l’un soit souillé par70 l’impureté de l’autre, ou que celui-ci participe à la pureté de celui-là. Mettre un or épuré avec un grossier, c’est ce que l’orfèvre ne fera jamais. Que fera-t-il donc ? Il fera perdre par le feu tout le mélange terrestre à cet or, afin de le pouvoir allier à la pureté du premier.
Et c’est ce qui est dit en saint Paul, que nos œuvres seront éprouvées comme par le feu, afin que ce qui est combustible soit brûlé. 1 Co. 3, 13. Il est ajouté que la personne dont les œuvres se trouveront propres à être brûlées, sera sauvée, mais comme par le feu. V. 15. Cela veut dire qu’il y a des œuvres reçues et qui sont de mise ; mais pour que celui qui les a faites soit aussi pur, il faut qu’elles passent par le feu, afin que la propriété en soit ôtée. Et c’est en ce même sens que Dieu examinera et jugera nos justices, Ps. 75, 3, parce que l’homme ne sera jamais sanctifié par les œuvres de la loi, mais par la justice de la foi qui vient de Dieu. Ro. 3, 20-22.
Cela posé, je dis qu’afin que l’homme soit uni à son Dieu, il faut que Sa sagesse, accompagnée de la divine justice, comme un feu impitoyable et dévorant, ôte à l’âme tout ce qu’elle a de propriété, de terrestre, de charnel et de propre activité ; et qu’ayant ôté à l’âme tout cela, Il s’unisse à elle71. Cela ne se fait jamais par les propres efforts de la personne72 ; au contraire, elle s’y soumet même à regret73, parce que, comme j’ai dit, l’homme aime si fort sa propriété et il craint tant sa destruction que, si Dieu ne le faisait lui-même et d’autorité, l’homme n’y consentirait jamais.
On me répondra à cela que Dieu n’ôte jamais à l’homme sa liberté et qu’ainsi il peut toujours résister à Dieu ; d’où il s’ensuit que je ne dois pas dire que Dieu agit absolument et sans le consentement de l’homme.
Je m’explique. Je dis qu’il suffit alors qu’il donne un consentement passif afin qu’il ait une entière et pleine liberté, parce que s’étant donné à Dieu dès le commencement, pour qu’Il fasse de lui et en lui tout ce qu’Il voudrait, il a donné dès ce moment un consentement actif et général pour tout ce que Dieu ferait. Mais lorsque Dieu détruit, brûle et purifie, l’âme ne voit pas que cela lui est avantageux ; elle croit plutôt le contraire, et de même que le feu, au commencement, semble salir l’or, cette opération aussi semble dépouiller l’âme de sa pureté. De sorte que, s’il fallait alors un consentement actif et explicite, l’âme aurait peine à le donner, et bien souvent elle ne le donnerait pas. Tout ce qu’elle fait est de se tenir dans un consentement passif, supportant de son mieux cette opération, qu’elle ne peut ni ne veut empêcher. Dieu donc purifie tellement cette âme de toutes opérations propres, distinctes, aperçues et multipliées, qui font une dissemblance très grande, que pour finir il la rend74 peu à peu conforme, et puis uniforme, relevant la capacité passive de la créature, l’élargissant et l’ennoblissant, quoique d’une manière cachée et inconnue ; c’est pourquoi on l’appelle mystique. Mais il faut que l’âme concoure passivement à toutes ces opérations. Il est vrai qu’avant d’en venir là, il faut au commencement qu’elle agisse plus ; puis, à mesure que l’opération de Dieu devient plus forte, il faut que peu à peu et successivement, l’âme lui cède, jusqu’à ce qu’il l’absorbe tout à fait. Mais cela dure longtemps.
On ne dit donc pas, comme quelques-uns l’ont cru, qu’il ne faille pas passer par l’action, puisqu’au contraire c’est la porte. Mais seulement qu’il ne faut pas toujours y demeurer, vu que l’homme doit tendre à la perfection de sa fin, et qu’il ne pourra jamais y arriver qu’en quittant les premiers moyens, lesquels lui ayant été nécessaires pour l’introduire dans ce chemin, lui nuiraient beaucoup dans la suite s’il s’y attachait opiniâtrement, puisqu’ils l’empêcheraient d’arriver à sa fin. C’est ce que faisait saint Paul : Je laisse (dit-il) ce qui est derrière, et je tâche d’avancer, afin d’achever ma course. Ph. 3, 13-14.
Ne dirait-on pas qu’une personne aurait perdu le sens si, ayant entrepris un voyage, elle resterait à la première hôtellerie parce qu’on l’aurait assurée que plusieurs y ont passé, que quelques-uns y ont séjourné, et que les maîtres de la maison y demeurent ? Ce que l’on souhaite donc des âmes, c’est qu’elles avancent vers leur fin, qu’elles prennent le chemin le plus court et le plus facile, qu’elles ne s’arrêtent pas au premier lieu et que, suivant le conseil de saint Paul, elle se laissent mouvoir par l’Esprit de la grâce, qui les conduira à la fin pour laquelle elles ont été créées, qui est de jouir de Dieu. C’est une chose étrange que, n’ignorant pas que l’on n’est créé que pour cela, et que toute âme qui ne parviendra pas dès cette vie à l’union divine et à la pureté de sa création, doit brûler longtemps dans le Purgatoire pour acquérir cette pureté, on ne puisse néanmoins souffrir que Dieu y conduise dès cette vie. Comme si ce qui doit faire la perfection de la gloire devait causer du mal et de l’imperfection dans cette vie mortelle.75
Nul n’ignore que le Bien souverain est Dieu, que la béatitude essentielle consiste dans l’union à Dieu, que les saints sont plus ou moins grands selon que cette union est plus ou moins parfaite, et que cette union ne peut se faire dans l’âme par nulle activité propre, puisque Dieu ne se communique à l’âme qu’autant que sa capacité passive est grande, noble et étendue. On ne peut être uni à Dieu sans la passiveté et la simplicité. Et cette union étant la béatitude même, la voie qui nous conduit dans cette passiveté ne peut être mauvaise ; au contraire, elle est la meilleure et il n’y a point de risque à y marcher.
Cette voie n’est pas dangereuse. Si elle l’était, Jésus-Christ en aurait-il fait la plus parfaite et la plus nécessaire de toutes les voies ? Tous peuvent y marcher, et comme tous sont appelés à la béatitude, tous sont aussi appelés à jouir de Dieu, aussi bien en cette vie que dans l’autre, puisque la jouissance de Dieu fait notre béatitude. Je veux dire la jouissance de Dieu lui-même76 et non de ses dons, qui ne pourraient faire la béatitude essentielle, ne pouvant pas contenter pleinement l’âme. Car elle est si noble et si grande que tous les dons de Dieu les plus relevés ne pourraient la rendre heureuse si Dieu ne se donnait lui-même. Or tout le désir de Dieu est de se donner lui-même à sa créature, selon la capacité qu’il a mise en elle ! Et [pourtant] on craint de se laisser à Dieu ! On craint de le posséder et de se disposer à l’union divine !
On dit qu’il ne s’y faut pas mettre de soi-même. J’en conviens. Mais je dis aussi qu’aucune créature ne pourrait jamais s’y mettre, puisque nulle créature au monde ne pourrait s’unir à Dieu par tous ses efforts propres, et qu’il faut que Dieu s’unisse à elle77. Si l’on ne peut pas s’unir à Dieu par soi-même, c’est crier contre une chimère que de crier contre ceux qui s’y mettent d’eux-mêmes. On dira que l’on feint d’y être. Je dis que cela ne se peut feindre, puisque celui qui meurt de faim ne peut feindre, surtout pour longtemps, d’être dans un rassasiement parfait. Il lui échappera toujours quelque désir ou envie, et il fera bientôt connaître qu’il est bien loin de sa fin.
Puisque donc nul ne peut entrer dans sa fin sans que l’on ne l’y mette, il ne s’agit pas d’y introduire personne, mais de montrer le chemin qui y conduit, et de conjurer que l’on ne se tienne pas lié et attaché à des hôtelleries ou pratiques qu’il faut quitter quand le signal est donné, ce qui se connaît par le Directeur expérimenté, lequel montre l’eau vive et tâche d’y introduire. Et ne serait-ce pas une cruauté punissable, de montrer une source à un homme altéré, puis de le tenir lié et l’empêcher d’y aller, le laissant ainsi mourir de soif ? C’est ce que l’on fait aujourd’hui.
Convenons tous du chemin, et convenons de la fin, dont on ne peut douter sans erreur. Le chemin a son commencement, son progrès et son terme. Plus on avance vers le terme, plus nécessairement s’éloigne-t-on du commencement ; et il est impossible d’arriver au terme sans s’éloigner toujours plus du commencement, car on ne peut pas aller d’une porte à un lieu écarté sans passer par le milieu. Cela est incontestable. Si la fin est bonne, sainte et nécessaire, si la porte est bonne, pourquoi le chemin qui vient de cette porte et conduit droit à cette fin sera-t-il mauvais ?
Oh ! aveuglement de la plupart des hommes qui se piquent de science et d’esprit ! Oh ! qu’il est vrai, mon Dieu, que vous avez caché vos secrets aux grands et aux sages, pour les révéler aux petits !