Des actes intérieurs

Les actes de l’homme sont soit extérieurs, soit intérieurs. Les actes extérieurs sont ceux qui paraissent au-dehors, à l’égard de quelque objet sensible, et qui n’ont pas d’autre bonté ni malice morale que celle qu’ils reçoivent du principe intérieur dont ils partent. Ce n’est point de ceux-là que j’entends parler, mais seulement des actes intérieurs, qui sont des actions de l’âme, par lesquelles elle s’applique intérieurement à quelque objet, ou se détourne aussi de quelque autre.

Lorsque, étant appliqué à Dieu, je veux faire un acte d’une autre nature, je me détourne de Dieu et je me tourne vers les choses créées, plus ou moins selon que mon acte est plus ou moins fort. Si, étant tourné vers la créature, je veux retourner à Dieu, il faut que je fasse un acte pour me détourner de cette créature et me tourner vers Dieu. Plus l’acte est parfait, plus la conversion est entière. Jusqu’à ce que je sois parfaitement converti, j’ai besoin de plusieurs actes pour me tourner vers Dieu. Les uns le font tout d’un coup, les autres le font peu à peu. Mais mon acte doit donc me porter à me tourner vers Dieu, employant toute la force de mon âme pour Lui, suivant le conseil de l’Ecclésiastique : Réunissez tous les mouvements de votre cœur dans la sainteté de Dieu. Ecclésiastique 32, 23. Et comme le faisait David : Je conserverai toute ma force pour vous, Ps. 59, 10, ce qui se fait en rentrant fortement en soi-même, comme dit l’Écriture : Retournez à votre cœur (És. 46, 8). Car nous sommes écartés de notre cœur par le péché. Aussi Dieu ne demande-t-il que notre cœur : Mon fils, donnez-moi votre cœur, et que vos yeux soient toujours attachés à mes voies. Pr. 23, 26. Donner son cœur à Dieu, c’est avoir toujours la vue, la force et la vigueur de l’âme attachée à lui afin de suivre ses volontés. Il faut donc demeurer ainsi tourné vers Dieu, sitôt que l’on y est appliqué.

Mais comme l’esprit de l’homme est léger et que l’âme, étant accoutumée à être tournée au-dehors, se dissipe aisément et se détourne, dès qu’elle s’aperçoit qu’elle s’est détournée dans les choses du dehors, il faut que, par un acte simple qui est un retour vers Dieu, elle se remette en Lui. Puis son acte subsiste tant que sa conversion dure, à force de se retourner vers Dieu par un retour simple et sincère. Et comme plusieurs actes réitérés font une habitude, l’âme contracte l’habitude de la conversion et d’un acte qui devient comme habituel dans la suite.

L’âme ne doit pas se mettre alors en peine de chercher cet acte pour le former, parce qu’il subsiste. Et même elle ne le peut sans y trouver une très grande difficulté. Elle trouve même qu’elle se tire de son état sous prétexte de le chercher, ce qu’elle ne doit jamais le faire, puisqu’il subsiste en habitude et qu’alors, elle est dans une conversion et dans un amour habituel. On cherche un acte par d’autres actes, au lieu de se tenir attaché par un acte simple à Dieu seul. On remarquera que l’on aura quelquefois facilité à faire distinctement de tels actes, mais que cela restera simple à faire59. C’est une marque que l’on s’était détourné et que l’on rentre dans son cœur après qu’on s’en était écarté, mais que l’on y demeure en repos dès que l’on y est entré. Si donc on croit qu’il ne faut pas faire d’actes, on se méprend, car on fait toujours des actes, mais chacun doit les faire conformément à son degré.

Pour bien éclaircir cette question60, qui fait la difficulté de la plupart des [hommes] spirituels faute de la comprendre, il faut savoir qu’il y a des actes passagers et distincts, et des actes continués ; des actes directs et des actes réfléchis. Tous ne peuvent point faire les premiers et tous ne sont point en état de faire les autres. Les premiers actes doivent se faire par les personnes qui sont détournées. Elles doivent se tourner, par une action qui se distingue et qui soit plus ou moins forte, selon que le détour était plus ou moins éloigné, de sorte que lorsque le détour est léger, un acte des plus simples suffit. J’appelle l’acte continué celui par lequel l’âme est toute tournée vers son Dieu, par un acte direct, qu’elle ne renouvelle pas, à moins qu’il ne fût interrompu, mais qui subsiste. L’âme, étant tournée de la sorte, est dans la charité et elle y demeure : Et qui demeure dans la charité, demeure en Dieu. 1 Jn. 4, 16. L’âme est alors comme dans une habitude de l’acte, se reposant dans ce même acte. Mais son repos n’est pas oisif, car il y a alors un acte toujours subsistant, qui est un doux enfoncement en Dieu, où Dieu l’attire toujours plus fortement. Et elle, suivant cet attrait si fort, en demeurant dans son amour et dans sa charité, s’enfonce toujours plus dans ce même amour, et elle a une action infiniment plus forte, plus vigoureuse et plus prompte que l’acte qui ne sert qu’à former le retour.

Or l’âme qui est dans cet acte profond et fort, étant toute tournée vers son Dieu, ne s’aperçoit point de cet acte, parce qu’il est direct et non réfléchi. Ce qui fait que cette personne, ne s’expliquant pas bien, dit qu’elle ne fait point d’actes. Mais elle se trompe : elle n’en fit jamais de meilleurs ni de plus agissants. Qu’elle dise plutôt : Je ne distingue plus d’actes ; et non pas : je ne fais point d’actes. Elle ne les fait point par elle-même – j’en conviens – mais elle est tirée et elle suit ce qui l’attire. L’amour est le poids qui l’enfonce, comme une personne qui tombe dans la mer s’enfonce et s’enfoncerait à l’infini, si la mer était infinie, et sans s’apercevoir de cet enfoncement, elle descendrait dans le plus profond, à une vitesse incroyable.

C’est donc parler improprement que de dire que l’on ne fait point d’actes. Tous font des actes, mais tous ne les font pas de la même manière. Et l’abus vient de ce que tous ceux qui entendent et savent qu’il faut faire des actes, voudraient les faire distincts et sensibles. Cela ne peut pas se faire. Les sensibles sont pour les débutants, et les autres sont pour les âmes avancées. S’arrêter aux premiers actes, qui sont faibles et avancent peu, c’est se priver des derniers. De même que vouloir faire les derniers, avant que d’être passé par les premiers, serait un autre abus. Il faut que toutes choses se fassent en leur temps. Chaque état a son commencement, son progrès et sa fin. Si l’on veut toujours s’arrêter au commencement, c’est trop se méprendre. Il n’y a point d’art qui n’ait son progrès ; au commencement, il faut travailler avec effort, mais ensuite il faut jouir du fruit de son travail. Lorsque le vaisseau est au port, les mariniers ont peine à l’arracher de là pour le mettre en pleine mer. Mais ensuite ils le tournent aisément du côté qu’ils veulent aller. De même, lorsque l’âme est encore dans le péché et dans les créatures, il faut, avec bien des efforts, la tirer de là, il faut défaire les cordages qui la tiennent liée ; puis, travaillant par le moyen d’actes forts et vigoureux, tâcher de l’attirer au-dedans, l’éloignant peu à peu de son propre port, et en l’éloignant, on la tourne au-dedans, qui est le lieu où l’on désire voyager.

Lorsque le vaisseau est tourné de la sorte, à mesure qu’il avance dans la mer, il s’éloigne plus de la terre, et plus il s’éloigne de la terre, moins il faut d’effort pour l’attirer. Enfin, on commence à voguer très doucement, et le vaisseau s’éloigne si fort qu’il faut quitter la rame, qui est rendue inutile. Que fait alors le pilote ? Il se contente d’étendre les voiles et de tenir le gouvernail. Étendre les voiles, c’est faire la prière de simple exposition devant Dieu, pour être mû par son Esprit. Tenir le gouvernail, c’est empêcher notre cœur de s’égarer du droit chemin, le ramenant doucement et le conduisant selon le mouvement de l’Esprit de Dieu qui s’empare peu à peu de ce cœur, comme le vent vient peu à peu enfler les voiles et pousser le vaisseau. Tant que le vaisseau a le vent en poupe, le pilote et les mariniers se reposent de leur travail. Quelle démarche ne font-ils pas sans se fatiguer ? Ils font plus de chemin en une heure, en se reposant de la sorte et en laissant conduire le vaisseau au vent, qu’ils n’en feraient en beaucoup de temps par tous leurs premiers efforts. S’ils voulaient alors ramer, outre qu’ils se fatigueraient beaucoup, leur effort serait inutile et ils retarderaient le vaisseau.

C’est la conduite que nous devons tenir dans notre intérieur, et, en agissant de cette manière, nous avançons plus en peu de temps par la motion divine, qu’en toute autre manière par beaucoup d’efforts. Si on voulait prendre cette voie, on la trouverait la plus aisée du monde.

Lorsqu’on a le vent contraire, si le vent et la tempête sont forts, il faut jeter l’ancre dans la mer pour arrêter le vaisseau. Cette ancre n’est autre chose que la confiance en Dieu et l’espérance en sa bonté, attendant en patience le calme et l’accalmie61, et que le vent favorable retourne, comme faisait David : J’ai attendu (dit-il) le Seigneur avec grande patience, et il s’est enfin abaissé jusqu’à moi. Ps. 40, 2. Il faut donc s’abandonner à l’Esprit de Dieu et se laisser conduire par ses mouvements.