Que l’on agit plus fortement et plus noblement par cette prière que par toute autre

Quelques personnes, entendant parler la prière du silence45, se sont faussement persuadées que l’âme y demeure stupide, morte et sans action. Mais il est certain qu’elle y agit plus noblement et avec plus d’étendue qu’elle ne l’a jamais fait jusqu’à ce degré, puisqu’elle est mue par Dieu lui-même et qu’elle agit par son Esprit. Saint Paul veut que nous nous laissions mouvoir par l’Esprit de Dieu (Ro. 8, 14) ; cela ne veut pas dire qu’il ne faut pas agir, mais qu’il faut agir par dépendance du mouvement de la grâce. Ceci est admirablement figuré en Ézéchiel. Ce prophète voyait, dit-il, des roues qui avaient l’esprit de vie, et elles allaient où cet esprit les conduisait. Elles s’élevaient et s’abaissaient selon qu’elles étaient mues, car l’esprit de vie était en elles ; mais elles ne reculaient jamais. Éz. 1, 20. C’est ainsi que doit être l’âme46 : Elle doit se laisser mouvoir et agir par l’Esprit vivifiant qui est en elle, suivant le mouvement de son action, et n’en suivant point d’autre. Or ce mouvement ne la porte jamais à reculer, c’est-à-dire à réfléchir sur la créature, ni à se refermer sur elle-même47, mais à aller toujours devant elle, avançant incessamment vers son but48. Cette action de l’âme est une action pleine de repos ; lorsqu’elle agit par elle-même, elle agit avec effort, c’est pourquoi elle distingue mieux alors son action. Mais lorsqu’elle agit par dépendance de l’Esprit de la grâce, son action est si libre, si aisée, si naturelle qu’il semble qu’elle n’agisse pas. Il m’a mis au large, et il m’a sauvé, parce qu’il m’a aimé. Ps. 18, 20.

Dès que l’âme est attirée vers le centre49, c’est-à-dire retournée au-dedans d’elle-même par le recueillement, elle est dans une action très forte, qui est une course de l’âme vers son centre qui l’attire, et qui surpasse infiniment la vitesse de toutes les autres actions, rien n’égalant la vitesse de l’attraction vers le centre. C’est donc une action, mais une action si noble, si paisible, si tranquille qu’il semble à l’âme qu’elle n’agit pas, parce qu’elle agit comme naturellement. Lorsqu’une roue n’est que médiocrement agitée, on la distingue bien, mais lorsqu’elle va avec une grande vitesse, on ne distingue plus rien en elle. De même, l’âme qui demeure en repos auprès de Dieu a une action infiniment noble et relevée, mais une action très paisible : plus elle est en paix, plus elle court avec vitesse, parce qu’elle s’abandonne à l’Esprit qui la meut et la fait agir.

Cet Esprit n’est autre que Dieu, qui nous attire et, en nous attirant, nous fait courir à lui, comme le savait bien la divine amante, lorsqu’elle disait : Tirez-moi, nous courrons. Ca. 1, 4. Tirez-moi, ô mon divin Centre, par le plus profond de moi-même, les puissances et les sens courront à vous par cet attrait ! Ce seul attrait est un onguent qui guérit et un parfum qui attire. Nous courrons, dit-elle, à l’odeur de vos parfums ; c’est une vertu attirante très forte, mais une vertu que l’âme suit très librement et qui, étant également forte et douce, attire par sa force et enlève par sa douceur. L’Épouse dit : Tirez-moi, et nous courrons. Elle parle d’elle et à elle : Tirez-moi, voilà l’unité du centre qui est attiré. Nous courrons : voilà la correspondance et la course de toutes les puissances et des sens, qui suivent l’attrait du fond de l’âme.

Il n’est donc pas question de demeurer oisif, mais d’agir par dépendance de l’Esprit de Dieu, qui doit nous animer, puisque c’est en Lui et par Lui que nous vivons, que nous agissons, et que nous sommes. Ac. 17, 28. Cette douce dépendance de l’Esprit de Dieu est absolument nécessaire et fait que l’âme, en peu de temps, parvient à la simplicité et à l’unité, dans lesquelles elle a été créée. Elle a été créée une et simple, comme Dieu ; pour parvenir à la fin de sa création. Il faut donc quitter la multiplicité de nos actions, pour entrer dans la simplicité et l’unité de Dieu, à l’image duquel nous avons été créés. Ge. 1, 27. L’Esprit de Dieu est unique et multiplié, Livre de la Sagesse 7, 22, et son unité n’empêche point sa multiplicité. Nous entrons dans son unité lorsque nous sommes unis à son Esprit, comme ayant par là même un même esprit avec lui. Et nous sommes multipliés au-dehors dans ce qui est de ses volontés, sans sortir de l’unité, de sorte que Dieu agissant infiniment, et nous, nous laissant mouvoir par l’Esprit de Dieu, nous agissons beaucoup plus que par notre propre action.

Il faut nous laisser conduire par la Sagesse. Cette sagesse est plus active que les choses les plus agissantes, Livre de la Sagesse 7, 24. Demeurons donc dans la dépendance de son action et nous agirons très fortement. Tout a été fait par le Verbe, et rien n’a été fait sans Lui. Jn. 1, 3. Dieu, en nous créant, nous a créés à son image et ressemblance. Il nous inspira l’esprit de la Parole par ce souffle de vie (Ge. 2, 7) qu’il nous donna lorsque nous avons été créés à l’image de Dieu par la participation de cette vie de la Parole qui est l’image de son Père. Or cette vie est une, simple, pure, intime et toujours féconde. Le démon ayant gâté et défiguré cette belle image par le péché, il a fallu que cette même Parole, dont l’Esprit nous avait été inspiré en nous créant, vienne la réparer. Il fallait que ce soit Lui50, parce qu’il est l’image de son Père et que l’image ne se répare pas en agissant, mais en supportant51 l’action de celui qui la veut réparer. Notre action doit donc être de nous mettre en état de supporter l’action de Dieu et de laisser la Parole retracer52 en nous son image. Une image qui se remuerait empêcherait le peintre de contre-tirer un tableau sur elle. Tous les mouvements que nous faisons par notre propre esprit empêchent cet admirable Peintre de travailler et font faire de faux traits. Il faut donc demeurer en paix, et ne nous mouvoir que lorsqu’il nous meut. Jésus-Christ a la vie en lui-même, Jn. 5, 26, et il doit communiquer la vie à tout ce qui doit vivre.

L’esprit de la motion divine, c’est l’esprit de l’Église. L’Église est-elle oisive, stérile et inféconde ? Elle agit, mais elle agit par dépendance de l’Esprit de Dieu qui la meut et la gouverne. Or l’esprit de l’Église ne doit point être autre dans ses membres qu’il ne l’est dans elle-même. Il faut donc que ses membres, pour être dans l’esprit de l’Église, soient dans l’esprit de la motion divine. Que cette action soit plus noble, c’est une chose incontestable. Il est certain que les choses n’ont de valeur qu’autant que le principe d’où elles partent est noble, grand et relevé. Les actions faites par un principe divin sont des actions divines, alors que les actions de la créature, quelque bonnes qu’elles paraissent, sont des actions humaines, ou tout au plus vertueuses lorsqu’elles sont faites avec la grâce. Jésus-Christ dit qu’il a la vie en lui-même. Tous les autres êtres n’ont qu’une vie empruntée, mais la Parole a la vie en elle, et comme elle est de nature communicative, elle désire la communiquer aux hommes. Il faut donc permettre à cette vie de s’écouler en nous, ce qui ne peut se faire que par l’évacuation et la perte de la vie d’Adam et de notre propre action, comme l’assure saint Paul : Si quelqu’un donc est en Jésus-Christ, il est une nouvelle créature ; tout ce qui était de l’ancienne est passé, tout est rendu nouveau. 2 Co. 5, 17. Cela ne se peut faire que par la mort de nous-mêmes et de notre propre action, afin que l’action de Dieu soit substituée en sa place.

On ne prétend donc pas ne point agir, mais seulement agir par la dépendance de l’Esprit de Dieu, pour permettre à son action de prendre la place de celle de la créature. Ce qui ne se fait que par le consentement de la créature. Et la créature ne donne ce consentement qu’en modérant son action, pour laisser peu à peu l’action de Dieu prendre la place. Jésus-Christ nous fait voir cette conduite dans l’Évangile : Marthe faisait de bonnes choses, mais parce qu’elle les faisait par son propre esprit, Jésus-Christ l’en a repris. L’esprit de l’homme est turbulent et inquiet, c’est pourquoi il fait peu, quoiqu’il paraisse faire beaucoup. Marthe, dit Jésus-Christ, vous vous inquiétez et empressez de beaucoup de choses, mais une seule chose est nécessaire. Marie a choisi la meilleure part, qui ne lui sera point ôtée. Luc 10, 41-42. Qu’a donc choisi Marie ?53 La paix, la tranquillité et le repos. Elle cesse d’agir en apparence pour se laisser mouvoir par l’Esprit de Jésus-Christ. Elle cesse de vivre, afin que Jésus-Christ vive en elle. C’est pourquoi il est si nécessaire de renoncer à soi-même et à ses opérations propres pour suivre Jésus-Christ, car nous ne pouvons pas suivre Jésus-Christ sans être animés de son Esprit. Or, afin que l’Esprit de Jésus-Christ vienne en nous, il faut que le nôtre lui cède la place. Quiconque s’attache au Seigneur, dit saint Paul, devient un même Esprit avec Lui. 1 Co. 6, 17. Et David disait qu’il lui était bon de s’attacher à Dieu, et de mettre en Lui toute son espérance. Ps. 73, 28. Qu’est-ce que cet attachement ? C’est un commencement d’union.

L’union commence, continue, s’achève et se consomme. Le commencement de l’union est une attirance54 vers Dieu. Lorsque l’âme est tournée au-dedans d’elle, de la manière qui a été décrite, elle est attirée vers le centre55 et elle a une tendance forte à l’union ; cette tendance est le commencement. Ensuite elle adhère, ce qui se fait lorsqu’elle approche plus près de Dieu. Puis elle lui est unie, et ensuite elle devient une, ce qui est devenir un même Esprit avec Lui. Et c’est alors que cet Esprit sorti de Dieu retourne dans sa fin56. Il faut donc nécessairement entrer dans cette voie, qui est la motion divine et l’Esprit de Jésus-Christ. Saint Paul dit que personne n’est à Jésus-Christ, s’il n’a son Esprit. Ro. 8, 9. Pour être à Jésus-Christ, il faut donc nous laisser remplir de son Esprit et nous vider du nôtre : il faut qu’il soit évacué. Saint Paul, dans le même endroit, nous prouve la nécessité de cette motion divine : Tous ceux qui sont poussés par l’Esprit de Dieu, sont enfants de Dieu, dit-il. Ro. 8, 14. L’Esprit de la filiation divine est donc l’Esprit de la motion divine. C’est pourquoi le même apôtre continue : l’Esprit que vous avez reçu n’est point un esprit de servitude, qui vous fasse vivre dans la crainte ; mais c’est l’Esprit des enfants de Dieu, par lequel nous crions : Abba, notre Père.

Cet Esprit n’est autre que l’Esprit de Jésus-Christ, par lequel nous participons à sa filiation. Et cet Esprit rend Lui-même témoignage au nôtre que nous sommes enfants de Dieu. Ro. 8, 16. Dès que l’âme se laisse mouvoir par l’Esprit de Dieu, elle éprouve en elle le témoignage de cette filiation divine. Et c’est ce témoignage qui la comble d’autant plus de joie qu’il lui fait mieux connaître qu’elle est appelée à la liberté des enfants de Dieu, et que l’Esprit qu’elle a reçu n’est point un esprit de servitude, mais de liberté. L’âme sent alors qu’elle agit librement et suavement, quoique fortement et infailliblement.

L’Esprit de la motion divine est si nécessaire pour toutes choses que saint Paul, dans le même passage, fonde cette nécessité sur notre ignorance dans les choses que nous demandons. L’Esprit, dit-il, nous aide dans nos faiblesses, car nous ne savons pas ce qu’il faut demander, ni le demander comme il faut ; mais l’Esprit même le demande pour nous, avec des gémissements ineffables (Ro. 8, 26). Ceci est positif : si nous ne savons pas ce qu’il nous faut, ni même demander comme il faut ce qui nous est nécessaire, et s’il faut que l’Esprit qui est en nous, à la motion duquel nous nous abandonnons, le demande pour nous, ne devons-nous pas le laisser faire ? Il le fait avec des gémissements ineffables.

Cet Esprit est l’Esprit de la Parole qui est toujours exaucé, comme Jésus le dit lui-même :57 Je sais que vous m’exaucez toujours. Jn. 11, 42. Si nous laissions demander et prier cet Esprit en nous, nous serions toujours exaucés. Et pourquoi cela ? Apprenez-le-nous, grand Apôtre, Docteur mystique et maître de l’intérieur ! C’est, ajoute saint Paul, que celui qui sonde les cœurs connaît ce que l’Esprit désire, parce qu’il demande selon Dieu pour les saints. Ro. 8, 27. C’est-à-dire que cet Esprit ne demande que ce qui est conforme à la volonté de Dieu. La volonté de Dieu est que nous soyons sauvés et que nous soyons parfaits. Il demande donc ce qui est nécessaire pour notre perfection. Pourquoi, après cela, nous accabler de soins superflus et nous fatiguer dans la multiplicité de nos voies, sans jamais dire : Demeurons en repos ?58 Dieu nous invite lui-même à nous reposer sur lui de toutes nos inquiétudes. Et il se plaint, dans Ésaïe, avec une bonté inconcevable, de ce que l’on emploie la force de l’âme, ses richesses et son trésor, dans mille choses extérieures, vu qu’il y a si peu à faire pour jouir des biens que nous prétendons. Pourquoi, dit Dieu, employez-vous votre argent à ce qui ne peut vous nourrir, et vos travaux à ce qui ne peut vous rassasier ? Écoutez-moi avec attention : nourrissez-vous de la bonne nourriture que je vous donne, et votre âme en étant engraissée, sera dans la joie. És. 55, 2.

Oh ! si on connaissait le bonheur qu’il y a d’écouter Dieu de la sorte, et combien l’âme en est fortifiée ! Il faut que toute chair se taise en présence du Seigneur. Za. 2, 17. Il faut que tout cesse sitôt qu’il paraît. Dieu, pour nous obliger encore à nous abandonner sans réserve, nous assure, dans le même Ésaïe, que nous ne devons rien craindre en nous abandonnant, parce qu’il prend un soin tout particulier de nous. Une mère peut-elle oublier son enfant (dit Dieu) et n’avoir point de compassion du fils qu’elle a porté dans ses entrailles ? Mais quand même elle l’oublierait, pour moi je ne vous oublierai jamais. És. 49, 15. Ô paroles pleines de consolation ! Qui craindra après cela de s’abandonner à la conduite de Dieu ?