De la prière

La prière doit être à la fois oraison et sacrifice. L’oraison, selon le témoignage de saint Jean, est un encens dont la fumée monte à Dieu. C’est pourquoi il est dit dans l’Apocalypse que l’Ange tenait un encensoir, où était le parfum des prières des saints. Ap. 8, 3.

La prière est une effusion du cœur en la présence de Dieu. J’ai répandu mon cœur en la présence du Seigneur, disait la mère de Samuel (1 Sa. 1, 15). C’est pourquoi la prière des Rois Mages aux pieds de Jésus enfant dans l’étable de Bethlehem fut signifiée par l’encens qu’ils offrirent. La prière n’est autre chose qu’une chaleur d’amour qui fond et dissout l’âme, la subtilise et la fait monter jusqu’à Dieu. À mesure qu’elle se fond, elle rend son odeur, et cette odeur vient de la charité qui la brûle. C’est ce que l’Épouse exprimait quand elle disait : Lorsque mon Bien-aimé était dans sa couche, mon nard a donné son odeur. Ca. 1, 12. La couche est le fond de l’âme. Lorsque Dieu est là, et que l’on sait demeurer auprès de lui et se tenir en sa présence, cette présence de Dieu fait fondre et dissoudre peu à peu la dureté de cette âme et, en se fondant, elle rend son odeur. C’est pourquoi l’Époux, voyant que son épouse s’était fondue de la sorte sitôt que son Bien-aimé eut parlé, lui dit : Qui est celle qui monte du désert comme une petite fumée de parfum ? Ca. 5, 6 et 3, 6.

Cette âme monte de la sorte à son Dieu. Mais pour cela, il faut qu’elle se laisse détruire et anéantir par la force de l’amour. C’est un état de sacrifice essentiel à la religion chrétienne, par lequel l’âme se laisse détruire et anéantir pour rendre hommage à la souveraineté de Dieu, comme il est écrit : Il n’y a que Dieu seul de grand, et il n’est honoré que par des humbles. Ecclésiastique 3, 19. Et la destruction de notre être confesse le souverain être de Dieu. Il faut cesser d’être, afin que l’Esprit de la Parole40 soit en nous. Or pour qu’il y vienne, il faut lui céder notre vie et mourir à nous-mêmes, afin qu’Il vive lui-même en nous.

Jésus-Christ, dans le saint sacrement de l’autel, est le modèle de l’état mystique. Dès qu’il y vient par la parole du prêtre, il faut que la substance du pain lui cède la place et qu’il n’en reste que les simples accidents41. De même, il faut que nous cédions notre être à celui de Jésus-Christ et que nous cessions de vivre afin qu’il vive en nous et qu’étant morts, notre vie se trouve cachée avec Lui en Dieu. Col. 3, 3. Passez en moi, dit Dieu, vous tous qui me désirez avec ardeur. Ecclésiastique 24, 19. Comment passer en Dieu ? Cela ne peut se faire qu’en sortant de nous-mêmes pour nous perdre en Lui ; or cela ne se fera jamais que par l’anéantissement, qui est la véritable prière, celle qui rend à Dieu l’honneur et la gloire et la puissance, dans les siècles des siècles. Ap. 5, 13. Cette prière est la prière de vérité. C’est adorer le Père en esprit et en vérité. Jn. 4, 23. En esprit, parce que nous sommes tirés par là de notre manière d’agir humaine et charnelle, pour entrer dans la pureté de l’esprit qui prie en nous. Et en vérité, parce que l’âme est mise par là dans la vérité du Tout de Dieu et du néant de la créature.

Il n’y a que ces deux vérités, le Tout et le Rien. Tout le reste est mensonge. Nous ne pouvons honorer le Tout de Dieu que par notre anéantissement. Et nous ne sommes pas plutôt anéantis que Dieu, qui ne souffre point de vide sans le remplir, nous remplit de Lui-même.

Oh ! si on savait les biens que cette prière confère à l’âme42, on ne voudrait rien faire d’autre. C’est la perle précieuse, c’est le trésor caché, Mt. 13, 44 et 46 ; celui qui le trouve vend de bon cœur tout ce qu’il possède pour l’acheter. C’est le fleuve d’eau vive, qui doit rejaillir jusqu’à la vie éternelle. C’est adorer Dieu en Esprit et en vérité. Jn. 4, 14 et 23. C’est pratiquer les plus pures maximes de l’Évangile.

Jésus-Christ ne nous assure-t-il pas que le Royaume de Dieu est au-dedans de nous ? Luc 17, 21. Ce Royaume s’entend de deux manières. La première est que lorsque Dieu est à ce point maître de nous43 que rien ne lui résiste plus, alors, notre intérieur est vraiment son Royaume. L’autre manière est qu’en possédant Dieu, qui est le Bien souverain, nous possédons le Royaume de Dieu, qui est le comble de la félicité et la fin pour laquelle nous avons été créés, ainsi qu’il est dit : servir Dieu, c’est régner44. La fin pour laquelle nous avons été créés, c’est pour jouir de Dieu dès cette vie, et l’on n’y pense pas !