De la mortification

Je dis de plus qu’il est quasiment impossible d’arriver jamais à la parfaite mortification des sens et des passions par une autre voie. La raison toute naturelle est que c’est l’âme qui donne la force et la vigueur aux sens, comme ce sont les sens qui irritent et émeuvent les passions. Un mort n’a plus ni sentiment ni passions, à cause de la séparation qui s’est fait de l’âme et des sens.

Tout le travail qui se fait par le dehors porte toujours l’âme plus au-dehors dans les choses où elle s’applique plus fortement. C’est dans celles-là qu’elle se répand davantage. Étant appliquée directement à l’austérité et au-dehors, elle est toute tournée de ce côté-là, de sorte qu’elle met les sens en vigueur, loin de les amortir. Car les sens ne peuvent tirer de vigueur que de l’application de l’âme, qui leur communique d’autant plus de vie qu’elle est plus en eux. Cette vie des sens émeut et irrite la passion, loin de l’éteindre. Les austérités peuvent bien affaiblir le corps, mais jamais émousser la pointe des sens ni leur vigueur, par la raison que je viens de dire. Une seule chose peut le faire, c’est que l’âme, par le moyen du recueillement, se tourne toute au-dedans d’elle pour s’occuper de Dieu qui y est présent. Si elle tourne toute sa vigueur et sa force au-dedans d’elle, elle se sépare des sens par cette seule action, et, employant toute sa force et sa vigueur au-dedans, elle laisse les sens sans vigueur. Et plus elle s’avance et s’approche de Dieu, plus elle se sépare d’elle-même. C’est ce qui fait que les personnes en qui l’attrait de la grâce est fort se trouvent toutes faibles au-dehors et tombent souvent dans la défaillance. Je n’entends pas par là qu’il ne faille pas se mortifier. La mortification doit toujours accompagner la prière selon les forces, l’état de chacun et l’obéissance. Mais je dis que l’on ne doit pas faire son exercice principal de la mortification, ni se fixer à telles et telles austérités, mais suivre seulement l’attrait intérieur et s’occuper de la présence de Dieu18, sans penser en particulier à la mortification. Dieu en fait faire de toutes sortes, et il ne donne point de relâche aux âmes qui sont fidèles à s’abandonner à lui, avant qu’il n’ait mortifié en elles tout ce qu’il y a à mortifier.

Il faut donc seulement se tenir attentif à Dieu et tout se fait avec beaucoup de perfection. Tous ne sont pas capables des austérités extérieures, mais tous sont capables de ceci. Il y a deux sens que l’on ne pourra jamais mortifier à l’excès19 : la vue et l’ouïe, parce que ce sont ceux-là qui forment toutes les espèces. Dieu le fait faire, il n’y a qu’à suivre son Esprit.

L’âme, par cette conduite, a un double avantage qui est qu’à mesure qu’elle se tire du dehors, elle s’approche toujours plus de Dieu. Et, en s’approchant de Dieu, outre qu’il lui est communiqué une force et une vertu secrète qui la soutiennent et la préservent, c’est qu’elle s’éloigne d’autant plus du péché qu’elle s’approche plus près de Dieu, et elle est alors dans une conversion habituelle.