De la conversion

Convertissez-vous dans le fond du cœur, selon que vous vous étiez éloignés de lui. És. 31, 6. La conversion n’est autre chose que de se détourner de la créature pour retourner à Dieu.

La conversion n’est pas parfaite, quoiqu’elle soit bonne et nécessaire pour le salut, lorsqu’elle se fait seulement du péché à la grâce. Pour être entière, elle doit se faire du dehors au dedans.

L’âme étant tournée du côté de Dieu, elle a une très grande facilité à demeurer convertie à Dieu, et plus elle reste convertie, plus elle s’approche de Dieu et s’y attache. Et plus elle s’approche de Dieu, plus elle s’éloigne nécessairement de la créature, qui est opposée à Dieu. Si bien qu’elle se fortifie si fort dans sa conversion qu’elle lui devient habituelle, comme si elle était toute naturelle20.

Or il faut savoir que cela ne se fait pas par un exercice violent de la créature. Le seul exercice qu’elle peut et doit faire avec la grâce, c’est de s’efforcer de se tourner et se recueillir21 au-dedans. Après quoi, il n’y a plus rien à faire que de demeurer tourné du côté de Dieu dans une adhérence continuelle.

Dieu a une vertu attirante qui presse toujours plus fortement l’âme d’aller à lui, et, en l’attirant, il la purifie, comme on voit le soleil attirer à soi une vapeur grossière, et peu à peu, sans autre effort de la part de cette vapeur que de se laisser tirer, le soleil, en l’approchant de soi, la subtilise et la purifie. Il y a cependant cette différence que cette vapeur n’est pas tirée librement, et ne suit pas volontairement, comme le fait l’âme. Cette manière de se tourner au-dedans est très aisée et avance l’âme sans effort et tout naturellement, parce que Dieu est notre centre.

Le centre a toujours une vertu attirante très forte, et plus le centre est éminent et spirituel, plus son attrait est violent et impétueux, sans pouvoir être arrêté. Outre la vertu attirante du centre, il est donné à toutes les créatures un penchant fort22 de réunion à leur centre, en sorte que les plus spirituels et parfaits ont ce penchant plus fort. Dès qu’une chose est tournée du côté de son centre, à moins qu’elle ne soit arrêtée par quelque obstacle invincible, elle s’y précipite avec une extrême vitesse. Une pierre en l’air n’est pas plutôt détachée et tournée vers la terre qu’elle y tend par son propre poids comme à son centre. Il en est de même de l’eau et du feu qui, n’étant point arrêtés, courent incessamment à leur centre. Or je dis que l’âme, par l’effort qu’elle s’est fait pour se recueillir au-dedans, étant attirée vers le centre23, sans autre effort que le poids de l’amour, tombe peu à peu dans le centre. Et plus elle demeure paisible et tranquille, sans se mouvoir elle-même, plus elle avance avec vitesse parce qu’elle donne à cette vertu attractive et centrale une plus grande possibilité de l’attirer fortement24.

Tout le soin, donc, que nous devons avoir, c’est de nous recueillir au-dedans le plus qu’il nous sera possible, ne nous étonnant pas de la peine que nous pouvons avoir à cet exercice, qui sera bientôt récompensé d’un concours admirable de la part de Dieu, qui le rendra très aisé, pourvu que nous soyons fidèles à ramener notre cœur doucement et suavement, par un petit retour doux et tranquille, et par des affections tendres et paisibles, lorsqu’il s’éloigne par des distractions et par des occupations. Lorsque les passions s’élèvent, un petit retour au-dedans du côté de Dieu qui est présent, les amortit avec beaucoup de facilité. Tout autre combat les irrite plutôt que de les apaiser.