L’amour

Il n’y a guère dans notre langue d’autre mot que « l’amour » qui soit autant utilisé à tort et à travers. On entend et on lit que du temps des apôtres, il y avait beaucoup d’amour, mais que maintenant il ne se trouve plus. C’est comme si chacun était assis dans son coin et exigeait qu’on le serve, qu’on lui témoigne de l’amour, comme on dit. Le cordonnier devrait confectionner des chaussures gratuitement, le tailleur devrait offrir ses vêtements, le rédacteur devrait envoyer son journal gratuitement, etc. Si ce n’est pas le cas, cela montre qu’ils n’ont aucun amour. Du temps de Jésus, les gens couraient après lui par milliers pour manger les pains et être rassasiés. La même conception de la vie chrétienne est certainement tout aussi habituelle de nos jours. Mais le fait est qu’il n’y a guère de personnes plus égoïstes et égocentriques que celles qui se contentent d’exiger, exiger, comme des puits sans fond qui ne se remplissent jamais.

Le vrai amour est de nature à servir uniquement, sans jamais penser une seule seconde recevoir quoi que ce soit en retour. Il ne fait que sacrifier, il n’exige jamais.

Nous les humains, qu’aurions-nous en réserve pour pouvoir rendre un peu à Dieu en compensation du fait qu’il a envoyé son fils ? Dieu est l’amour même, et s’il n’exige rien en retour, cessons donc nous aussi d’exiger, si nous voulons prétendre en quoi que ce soit courir sur le chemin qui mène au Père. Il n’y a guère d’êtres moins utiles que ceux qui veulent juste se greffer sur leurs concitoyens comme des plantes parasites et demander à grands cris des preuves d’amour. Il est temps pour nous de nous réveiller comme il se doit et que nous commencions à faire preuve nous-mêmes d’amour, même si notre récompense n’est que crachats et mépris. Laissons sur leurs canapés ceux qui ne font qu’exiger qu’on s’occupe d’eux, car aussi bien du temps des apôtres que de nos jours, de telles personnes n’ont jamais été autre chose que des poids morts, dont le Sauveur se séparait et dont nous aussi devons absolument nous séparer. De telles personnes ne cherchent dans le christianisme que des avantages charnels ; mais nous ne sommes redevables de soins ni à leur chair, ni à la nôtre.

Si seulement on ouvrait un peu les yeux et qu’on prenait la peine d’examiner les choses, on trouverait plus d’amour de nos jours qu’on ne l’imagine. L’amour de Dieu a été répandu dans nos cœurs par le Saint-Esprit ; mais le fait est que nous ne pouvons désormais nous aimer les uns les autres que selon l’Esprit, car nous ne connaissons plus personne selon la chair. Mais celui qui trouve qu’il y a affreusement peu d’amour de nos jours est probablement à la recherche de quelqu’un qui puisse l’aimer selon la chair ; comme il ne trouve personne, il laisse éclater sa colère : « Il n’y a pas d’amour de nos jours ! » À ceci nous connaissons que nous aimons Dieu, que nous gardons ses commandements ; mais le commandement de Dieu, c’est que nous nous aimions les uns les autres. On ne peut le faire qu’avec un cœur pur – il est dit que nous devons nous aimer ardemment et d’un cœur pur. Mais si quelqu’un boude dans son coin, aigri parce qu’il ne trouve pas d’amour, je lui conseillerai de se ressaisir radicalement et de se convertir à Dieu en esprit et vérité. L’Esprit, qui renferme en lui l’amour, le convaincra d’amour dans une telle mesure qu’il se mettra à aimer tous les hommes, et il ne se souciera guère alors de savoir si tous les hommes l’aiment ou non. La conception qu’on a habituellement de l’amour, c’est qu’il acquiesce à tout et n’importe quoi, la queue entre les jambes. Pour ce qui me concerne, je suis parvenu à de tout autres résultats.

Votre

gardé dans le châtiment de l’amour.

Horten, le 29 octobre 1907