Horten, le 2 août 1905
Cher frère, Aksel,

Merci beaucoup pour ta lettre et pour les deux photos. Ce sont de beaux clichés. Je ne connaissais pas cet étranger.

Il est intéressant de t’écrire au sujet des choses d’en haut. Rien ne me réjouit plus que de sonder les extraordinaires richesses que Dieu nous a données. Je ne veux pas les échanger contre toute la sagesse du monde, car la sagesse de ce monde passe. Je ne veux pas me glorifier moi-même, car c’est Dieu qui doit avoir toute la gloire, lui qui m’a sorti du gouffre de la mort et de l’abîme des ténèbres. Il a détourné mon entendement de la folie et de l’ignorance et a dressé mes pieds sur le roc. Je ne sais rien par moi-même, car je suis plus bête que la plupart des gens, selon les critères de ce monde. Ce que j’ai, je l’ai reçu de Dieu – sans œuvres et sans rien payer. Selon la chair, je suis mauvais des pieds à la tête. Mes meilleures œuvres regorgent d’égoïsme, mon amour déborde d’auto-admiration. Mon christianisme s’efforce autant qu’il peut de faire briller l’aspect extérieur, par lequel on engrange toute la gloire dans les greniers insatiables du moi.

J’ai pris cette vie en dégoût. J’ai compris que j’étais une pâte que le levain de méchanceté avait fait complètement lever. J’ai dit à Dieu : Je ne peux pas être un chrétien. Ma vie est une vraie abomination, et j’échoue en tout.

À partir de ce moment-là, Christ est devenu ma vie. J’en suis venu à comprendre qu’il est la vie. À partir de ce moment, j’étais une épave. Je hais ma propre vie dans ce monde, car elle est mauvaise, et je ne veux plus jamais essayer d’arriver à quelque chose. Heureux celui qui s’est rendu lui-même eunuque à cause du royaume des cieux. Que celui qui peut comprendre comprenne, dit Jésus. Mt. 19, 12. Par la grâce de Dieu qui est en moi, je veux te parler un peu de cela. Que tout mène à la piété !

Qu’est-ce qu’un eunuque ? C’est un homme qui est « castré ». Un tel homme ne peut pas avoir de rapports avec une femme. Qu’est-ce que la femme ? C’est le monde. Qu’est-ce que l’homme, ou qui est-il ? C’est la chair. La chair désire le monde, comme l’homme désire la femme. Mais quand on s’est rendu eunuque à cause du royaume des cieux, cela veut dire que l’on s’est rendu soi-même incapable de correspondre avec le monde. On s’est « castré » ou on a coupé toute liaison avec le monde. La chair est alors « eunuque », car elle reste seule. Celui qui est à Christ a crucifié la chair avec ses passions et ses désirs. La sagesse de Dieu ne doit pas s’inscrire dans la tête comme c’est le cas pour l’histoire universelle, mais elle doit entrer dans le cœur, car on croit avec le cœur, pas avec la tête. Christ – la sagesse de Dieu – habite par la foi dans le cœur, pas dans la tête. Heureux ceux qui ne se sont pas souillés avec des femmes ; ce sont des vierges. D’abord le naturel, puis le spirituel. Le Maître dit : si vous ne comprenez pas les choses naturelles, comment pourriez-vous comprendre les choses spirituelles – si je vous les disais ? C’est pourquoi il parlait en paraboles. Notre vocabulaire ne s’applique qu’aux choses naturelles. C’est pourquoi, si on veut parler des choses célestes, on doit utiliser les mots que le Saint-Esprit nous enseigne et indiquer la signification spirituelle par des paraboles.

Le meilleur moyen d’exprimer ce qu’on pense est de parler en langues ; c’est-à-dire : parler dans l’Esprit, sans utiliser son intelligence, mais il faut qu’il y ait quelqu’un pour interpréter. Parler prophétiquement, c’est parler dans l’Esprit et avec son intelligence. Dieu dépasse de beaucoup notre intelligence, si bien que c’est en n’utilisant pas notre intelligence que nous nous approchons le mieux de lui. Mais pour les autres qui nous écoutent, il est préférable de dire cinq paroles avec notre intelligence que dix mille paroles en langues. On peut aussi prier en langues, mais là aussi l’intelligence est stérile. Lis à ce propos 1 Co. 14. De nos jours, on ne médite pas assez la loi du Seigneur, c’est pourquoi on n’entend jamais les gens parler du don des langues ou de la prophétie. Mais ces dons existent encore de nos jours, bien que la plupart des gens ne sachent même pas de quoi il s’agit. Certains pensent que cela signifie qu’on parle l’allemand et l’anglais, etc. ; mais on voit bien que ce n’est pas le cas, car ceux qui parlent en langues peuvent avoir le don d’interpréter, cf. v. 5.

Il y a énormément de choses surprenantes dans la sagesse magnifique de Dieu. Nous verrons des œuvres plus grandes que celles-ci, car Christ dépasse toute connaissance. Le médiateur n’est pas médiateur d’un seul, mais Dieu est un seul. C’est le médiateur qui habite dans le cœur, mais s’il n’est pas un seul, nous non plus, nous ne pouvons pas être un seul. Nous avons néanmoins une même pensée, au point où nous sommes parvenus.

Comme je l’ai dit, ma plus grande joie est d’écrire et de parler de ces choses. Cher Aksel, si tu veux entrer dans un plein repos et une pleine confiance, et recevoir la puissance et la force de la sagesse, rends-toi toi-même eunuque à cause du royaume des cieux. Ce ne sont pas ceux qui se disent chrétiens que tu dois avoir comme modèles, mais la personne même de Christ. C’est seulement quand tu considères la fin de la vie de celui qui croit en Christ que tu peux imiter sa foi. J’ai été profondément déçu par ceux qui passent pour être vivants, si bien que j’ai appris à ne pas prendre leur exemple pour argent comptant.

Quiconque pratique la justice est né de Dieu. Celui qui fréquente un orgueilleux finit par lui ressembler. L’Esprit de Dieu est très souple. Il pénètre dans la chaumière du pauvre comme dans le palais du roi. Être spirituel – ou être semblable à l’Esprit – c’est faire la même chose.

Le monde ne suit qu’une seule direction : Les gens rivalisent pour être grands, plus grands, les plus grands. Mais pour y arriver, il faut mépriser ce qui est plus petit et se diriger vers ce qui est plus élevé, de gloire en gloire, jusqu’à toute la plénitude de Satan. Mais ce n’est pas cette sorte de gloire, ni cette sorte de plénitude, que nous devons rechercher. Il n’y a pas d’orgueil en Dieu, mais il y en a abondamment dans le diable. Dieu s’intéresse à ce qui se passe au beau milieu du tas de fumier, où il nourrit de petits insectes qui disparaîtraient sans cela. Mais de telles choses sont abominables aux yeux des grands de ce monde, c’est pourquoi il est tout à fait à propos que Dieu ait condamné l’homme à devenir de la pourriture et la nourriture des vers.

Ne tarde pas à écrire, et deviens bientôt un des anciens, car la sagesse est la vraie vieillesse. Ne deviens jamais l’esclave des pasteurs, des sacristains ou de quelque homme que ce soit, car tu as été racheté à un grand prix.

Comme tu le vois, cher Aksel, je te parle librement. J’ai essayé les deux, mais je préfère la liberté à l’esclavage. Si quelqu’un veut m’écouter, c’est bien. Sinon, c’est bien aussi, car ce n’est pas moi qui vis, voilà mon témoignage. Veux-tu donner le même témoignage – et peux-tu donner le même témoignage ?

J’ai écrit une lettre au capitaine de vaisseau Kielland et je lui ai annoncé ce que j’ai vu et entendu. Puisse Dieu lui donner de la lumière, car l’Esprit de Dieu a beaucoup travaillé avec lui. Il a été fâché et il m’a tiré les oreilles, mais il faut absolument qu’il entende encore ces choses. Dès maintenant, nous ne connaissons plus personne selon la chair. Il donne beaucoup aux pauvres, car il est fortuné.

Porte-toi bien. Salue à la maison, et reçois toi-même les meilleures salutations de ton frère,

Johan