Horten, le 19 octobre 1906
Cher frère, Aksel,

Nous avons reçu hier de ta part une caisse contenant : 1 grille de poêle, un cheval et un hochet. Nous ne pouvons évidemment rien dire d’autre que « merci beaucoup » ; mais il nous semble quand même approprié de te demander de commencer à freiner ta générosité, car tu te détruis toi-même avec ça. C’est une très bonne chose d’être libre de ses biens et de son or, car l’avarice est une abomination ; mais se dépouiller de tout pour le donner, c’est une position inverse trop radicale.

Jésus dit : Faites-vous des amis avec les richesses injustes, pour qu’ils vous reçoivent dans les tabernacles éternels, quand elles viendront à vous manquer. Cela veut dire qu’avec les biens terrestres, qui ne sont que des « richesses injustes », on doit se faire des amis afin de les gagner pour les tabernacles éternels. La richesse véritable est Christ. C’est la bonne manière d’employer les « richesses injustes », mais on doit veiller, quand on se fait des amis avec les richesses injustes, à les amener dans les tabernacles éternels, pour ne pas seulement se faire un tas d’amis qui ne font que nous admirer, car cela n’apporte rien. Mais on doit exploiter la confiance qui a été créée en distribuant ses biens terrestres pour attirer l’attention sur les trésors qui peuvent être amassés dans les cieux, là où la teigne et la rouille ne détruisent point, et où les voleurs ne percent ni ne dérobent.

La grille de poêle est très jolie, c’est très décoratif. Johanne avait tout le corps qui tremblait, a ouvert la bouche et a fait de grands gestes de la main quand j’ai agité le hochet pour elle. Christian voulait lui aussi avoir le hochet. Il disait que tonton « Astel » lui avait offert un cheval. Je t’envoie ci-joint une photographie de lui. C’est un brave garçon, mais il ne mange presque rien et nous ne savons bientôt plus que faire pour le faire manger. Johanne crie pour avoir plus à manger entre chaque cuillère. Berglioth voulait faire un tour à Christiania16 cet hiver et en profiter pour venir nous rendre visite à Horten. Je ne comprends pas pourquoi papa et Berglioth demandent s’ils peuvent venir. Il n’y a rien à demander. Que celui qui veut venir vienne. Nous n’avons pas d’hôtel, comme l’oncle Anton en Suède ; mais je crois que ce que nous avons repose sur un fondement solide. Car par la grâce de Dieu, j’ai cherché à poser le fondement de ma maison sur la justice, afin que la bénédiction de l’Éternel ne s’éloigne pas d’elle. Quel blasphème d’accrocher au mur un écriteau disant : « Que Dieu bénisse notre foyer ! » si la maison en question est pleine d’objets acquis injustement ! Tous ceux qui pratiquent la justice sont justes, comme Lui-même est juste.

Reçois les meilleures salutations de la part de Pauline, Christian, Johanne et aussi de ton frère toujours dévoué,

Johan
* * *

Pauline me dit que ça s’appelle grille de poêle et pas « frein de poêle » comme j’avais écrit en premier. Elle me dit aussi que mes lettres sont trop « dures », mais à vrai dire, je ne peux pas faire autrement : tous ceux qui veulent avoir affaire à moi doivent supporter que j’agisse comme je le fais. On brosse avec une brosse, on frappe avec un marteau, on abat avec une hache, on scie avec une scie. La hache, le marteau, la scie et la brosse ne peuvent pas échanger leurs services ; de même, nous qui sommes en Christ, nous ne pouvons pas non plus échanger nos ministères. Ceci comme consolation et baume dans ce qui est dur.