Horten, le 8-11-1909
Cher frère, Aksel,

Je viens de rentrer du bureau, et bien que nous ayons beaucoup parlé ensemble, je dois encore t’envoyer quelques mots. Merci pour le temps passé ensemble hier et aussi aujourd’hui.

En ce qui concerne Mme Guyon, nous sommes d’accord sur le fait que c’était une sainte femme, qui a reçu de Dieu la grâce d’exprimer par écrit beaucoup de vérités profondes. Malgré cela, je crois que pour garder son originalité propre, il faut lire Mme Guyon avec un œil critique et en gardant la tête froide, pour rester soi-même le personnage principal, qui éprouve tout et juge tout. Les membres du corps sont différents les uns des autres, et chaque membre a sa fonction propre ; c’est pourquoi il n’est pas certain que la fonction de Mme Guyon soit la même que la nôtre. C’est notre activité personnelle qui doit maintenant être rendue plus parfaite, et elle ne doit pas être freinée par le fait que nous sommes trop absorbés par l’activité de quelqu’un d’autre. Nous avons la tendance naturelle de nous soumettre entièrement aux personnes en qui nous avons confiance. Mais il y a là un assez grand danger, car on risque de perdre sa propre personnalité, en laissant celui qu’on admire devenir le personnage principal. On s’efface alors soi-même à un point tel qu’on devient à la fin un personnage secondaire et une plante parasite. De cette manière, on échappe aussi à la volonté de Dieu à notre égard. Dieu veut que chaque pierre vivante soit unique. C’est pourquoi on peut voir dans Ap. 21, 19 que les fondements de la muraille de la ville étaient ornés de douze espèces de pierres précieuses.

Nous devons rester pleinement conscients de ces choses, mais cela ne doit bien sûr pas nous empêcher de lire ce qui peut être utile à notre développement. Mais je crois qu’il est malsain de se livrer corps et âme si on ne comprend pas les choses de cette manière ; cela peut nous priver de nos traits de caractère innés et de notre originalité.

Christ a souffert patiemment en vue de la joie qui l’attendait. Plus le but qu’il avait devant les yeux était grand, plus il pouvait souffrir. C’est pourquoi il s’agit maintenant pour nous de ne pas réduire à néant « la gloire qui nous attend ». Sinon nous expérimenterions la vérité de la parole de l’apôtre : Si c’est dans cette vie seulement que nous espérons en Christ, nous sommes les plus malheureux de tous les hommes. Nous savons que Dieu a préparé pour ceux qui l’aiment des choses que l’œil n’a point vues et que l’oreille n’a point entendues. Cette espérance donne du courage. Que celui qui a cette espérance se purifie, comme Lui-même est pur ! C’est en ayant une bonne espérance que nous pouvons nous purifier nous-mêmes.

Lorsque Paul désirait être lui-même anathème et séparé de Christ pour sa parenté – ses frères selon la chair, il avait par là un grand but, à savoir toute sa parenté selon la chair. Il témoignait de cela dans le Saint-Esprit, dans le même Esprit qui était en Christ, lui qui a été fait malédiction pour nous. Il y a de grands buts derrière ces malédictions ; si ce n’était pas le cas, personne n’aurait pu tenir bon jusqu’au bout.

C’est toujours une grande bénédiction de parler avec toi, cher frère ; il n’y a personne d’autre avec qui je peux parler des choses de Dieu sur un tel pied d’égalité, et me sentir compris. Je croyais presque que tu craignais que j’aie été trop dur avec Anthony, c’est pourquoi je t’ai fait connaître tout depuis le début, pour que tu sois au courant de tout avant de te prononcer. Et tu as vraiment grandi dans mon estime quand tu as trouvé que c’est tout à fait approprié d’aller jusqu’aux racines pour les examiner, lorsque l’occasion s’y prête.

Oui, ma tâche n’est pas vraiment de distribuer des louanges, hormis le fait que la louange est aussi nécessaire que le fait de démolir, et c’est pourquoi je crois que tu peux accepter cette louange sans t’en faire.

Salutations fraternelles dans le Seigneur. Porte-toi bien.

Bien à toi,

Johan