Horten, le 22-6-1908
Cher frère,

Je viens de prendre une douche froide et de me raser ; la porte est fermée, mais le hublot côté tribord est ouvert. Bref, je me sens aussi bien qu’on peut se sentir quand on est à bord.

Un de mes collègues qui est en poste à terre demandait hier au second maître des mines ici à bord s’il était content de travailler avec moi, s’il n’était pas inondé de discours religieux, etc. Le second maître des mines a répondu que le second maître d’artillerie du « Sleipner »[39] était l’homme le plus juste avec qui il avait jamais travaillé. Ce sous-officier des mines me l’a raconté aujourd’hui, et cela a été pour moi – sans qu’il le sache – une grande consolation, car c’est la preuve qu’ils ont entendu quelque chose. Je ne me soucie ni de leurs louanges, ni de leurs blâmes, si seulement chaque témoignage confirme que je suis dans la bonne direction. J’ai le sentiment qu’il vaut mieux être faible, mais on ne peut pas non plus fabriquer cette attitude soi-même. La faiblesse donne de la force, et la force s’échappe comme de la vapeur, de sorte qu’on va trop loin ; mais le sentiment même d’avoir été trop loin rend à nouveau plus faible. On peut donc voir ici un cycle, et je crois que ce cycle gagne en force avec le temps, de sorte que la faiblesse devient si grande que nous devons reconnaître que la vie n’est présente en nous que par la seule force de Dieu. Plus nous devenons spirituels, plus il y a du jugement, et plus il y a aussi de la faiblesse et donc de la force. La force nous pousse le plus souvent à nous taire, et on se trouve donc là comme un incapable, ce qui est une épreuve dure pour la chair. La lumière brille de derrière, de devant, d’en dessous et du dessus. Nous voyons en partie et nous parlons en partie, pour que nous ayons l’occasion, par nos erreurs, d’apprendre à nous connaître nous-mêmes et à connaître cette force qui nous a ainsi sauvés jusque dans les détails, et cette grâce qui nous est donnée en partage, par la longanimité. En règle générale, c’est seulement dans les eaux nouvelles et inconnues qu’un navire touche le fond. Mais la route est maintenant indiquée sur la carte, et on peut donc se tenir à la barre et avancer avec beaucoup de vigilance et de discernement. La vie dans la marine a été pour moi d’une très grande utilité, car on n’arrive à faire faire quelque chose à qui que ce soit qu’après l’avoir dominé et vaincu. Ce combat incessant est d’une importance capitale, même s’il peut paraître bizarre. Toutes choses concourent à notre bien. S’il y a une chose que j’ai demandée à Dieu, c’est d’aller de l’avant en Dieu. Puissent le jugement, la souffrance et la lumière venir à moi, non pas pour m’écraser, mais pour frayer « le chemin » toujours plus loin vers l’avant !

J’ai écrit au fr. Plum directement du fond de mon cœur, sans prendre le moindre égard. Cela a eu un effet si puissant qu’il m’a dit qu’il voulait exposer mes lettres devant la face du Seigneur. Mais maintenant, dans sa dernière lettre, il est plus aimable que jamais auparavant. En effet, il avait peur après m’avoir invité au Danemark. Je lui ai écrit que de tels voyages au Danemark n’étaient pas si inhabituels pour moi, et que je n’avais donc pas le désir d’y aller pour faire un voyage d’agrément. Il m’a aussi écrit qu’au Danemark on ne supportait pas le châtiment, et que cela ne servait donc à rien de venir avec cela. À cela, je lui ai répondu que je n’ai jamais entendu que l’argile pouvait avoir une quelconque opinion sur la manière dont le potier devait la travailler. Et il était d’accord avec le fait que les Danois n’étaient pas formés comme Dieu le voulait. Après plusieurs batailles de ce genre, nous sommes maintenant devenus plus amis que jamais. De plus, je l’ai consolé en lui disant que je n’avais absolument pas l’intention d’aller au Danemark sans que ce soit la volonté explicite de Dieu – et dans ce cas je ne demanderais qu’une permission d’un mois. Cela a chassé sa crainte et l’a considérablement amadoué, car il avait peur que je vienne au Danemark et que je ne cause que du trouble – et que dire alors si je venais pour six mois pleins !

Salue beaucoup à la maison.

Salutations avec És. 54, 17. Ce sont des obus du canon Moïse[40]. Alléluia !

Ton frère,

Johan